res nullius Pomme Jouffroy

04 décembre 2016

Res nullius, le nouveau roman de Pomme Jouffroy (article publié le 8 juin 2007)

Jouffroy

Res_nullius_couv__1_

 

Les éditions des Femmes viennent de publier le nouveau roman de Pomme Jouffroy, Res nullius. Un louvoiement à coups de pièces d'un jeu d'échecs dans le destin d'une femme qui a d'abord pour nom Huguette mais aussi bien Hélène ou Majnouna, fugitive passagère, reine aux cheveux de fougères, aux yeux couleur de pluie.

Une histoire sans historicité car le passé est toujours encore là et les devenirs sont annoncés à la manière de Cassandre. Pomme Jouffroy sort du successif et du linéaire. Elle trace les élans d'une même vie sur un miroir unique. Hélène est découverte vers la quarantaine, à la dérobée, par Arnaud le professeur d'échecs de son fils. Arnaud, le voyeur, ne sait rien au départ de cette filiation. L'amour auquel son stratagème lui permet d'accéder l'ennoblit.

Mais Hélène est aussi Majnouna, saisie à l'âge d'être arrière-grand-mère. Une double figure de femme magnifique. Qui entre dans votre vie par effraction, vous révèle à vous-même et vous fait abjurer les petitesses.


Labyrinthe borgésien, cette histoire est parisienne mais également rurale - une campagne réinvestie après la disparition du pétrole -, provençale - petite patrie retrouvée dans son état de grâce - et elle assigne Arnaud, l'amoureux, à un exil chez les Navajos (Arizona). Exil iniatique au cours duquel le périple des quatre points cardinaux sur la peinture de sable du chaman guérit (?) l'étudiant en anthropologie de sa folle passion pour une femme entrevue, un soir, de la fenêtre d'une école.

L'amour d'Arnaud pour Hélène est odysséen mais non tragique. Porté simplement vers cette femme diverse et merveilleuse, inventive et savante. Pomme Jouffroy a injecté un peu du souffre de ses deux précédents romans (Les immortelles et Rue de Rome) mais elle les dépasse par la force de combinaison des éléments. Un roman sorti des rocs abrupts et fumants de quelque île de Sicile. Un hymne tellurique mais d'une terre qui laisse s'échapper les vapeurs d'où naissent les inclinations vraies et sans concessions. Res nullius interroge la renaissance (Arnaud m'avait remontée de l'eau...) et l'immortalité (un revenant qui ne mourrait jamais).

Cette "nouvelle réfutation du temps" (Borges) bute cependant sur un en vrai qui révèle les caillasses derrière les pétales de roses. Le mélanome plus fort que la clarté du premier amour. Mais que faire d'autre sinon prendre soin, tout au long de sa vie, des res nullius qui n'appartiennent à personne et sont comme les poissons dans la mer et les étoiles dans le ciel...

Michel Renard

res_nullius_couv_nouv

 

 

- Res nullius, Pomme Jouffroy, éd. des Femmes, mai 2007

Présentation de l'éditeur
"Les bras le long du corps, les mains molles, un grand machin désœuvré, du genre inutile, la tête à l'envers. Les étincelles sataniques de la clef qui cliquetait dans ma poche m'avaient distrait au point de bâcler et de rendre stérile un paragraphe essentiel de ma thèse. Attachée à mon trousseau, mienne, elle m'empêchait de lutter. Je descendis l'escalier en me racontant que j'allais chercher le pain, avec une malhonnêteté absolue. J'envisageais de rebrousser chemin à chaque pas, rien de moins certain, probablement je serais incapable de rentrer dans l'école, il y aurait quelqu'un pour me poser des questions, m'interdire l'accès, le saint patron des honnêtes gens posté là pour limiter les actions du diable dont la pire ruse est de vous faire croire qu'il n'existe pas." P. J.

Biographie de l'auteur
Pomme Jouffroy est chirurgienne à l'hôpital Saint-Joseph à Paris. Elle a publié un essai en 2002, Il n'y a plus d'hôpital au numéro que vous avez demandé... (Plon), et deux romans : Les Immortelles (Éditions du Palmier, 2005) et Rue de Rome (Des femmes-Antoinette Fouque, 2006).

Res_nullius_couv__2_

 

Résumé
Arnaud surprend une femme dans son intimité. Il en devient amoureux. Pourtant Hélène pourrait être sa mère. Leur relation prend pour lui la forme d'un apprentissage. L'histoire est entrecoupée par une seconde, celle de Paul et de Majnouna, son arrière-grand-mère qui comprend que la proche disparition du pétrole va bouleverser le monde. Les deux récits se rejoignent car les deux femmes n'en font qu'une.

main
Majnouna...  © Gaël Métroz

____________________________________________

 

"La quatrième nuit, celle du Nord, on est passé de l'hiver à l'automne, les vignes autour du hogan avaient roussi, et le ciel somptueux, bleu et rouge, s'enflammait. Alors que ma grand-mère avait retrouvé des cheveux longs, châtains, qu'elle avait remontés en chignon derrière sa tête, nous avons mangé des nourritures étranges. Après le temps s'est arrêté sagement, et Arnaud a passé quatre nuits à faire d'immenses peintures de sable qu'il détruisait au matin en les dispersant dans le vent." Pomme Jouffroy, Res nullius)

 

hogan fig2c

 

Monument_valley
Monument Valley, "réserve" navajo

____________________________________________

- "J'ai toujours par principe exécré la droite, mais la poésie domine la politique" (Res nullius, p. 217)

Pompidou

 

____________________________________________

 

 

 

 

 

- "Redécouvrant soudain la démesure de ses utopies d'adolescente elle les a considérées comme certaines. Bien qu'elle ne connaisse rien à l'énergie ni au pétrole, n'étant ni ingénieur, ni pompiste, ni même polytechnicienne chargée de vendre ou d'acheter du gaz, elle a décidé que quarante ans de réserve priveraient le monde du fluide lourd et inflammable et que la planète allait s'effondrer (Res nullius, p. 29).

fea_388

 

fea_397

 

 

 

 

____________________________________________

 

- "Après le déjeuner nous sommes partis voir les calanques, Sormiou, Morgiou, Sugiton. La falaise blanche tombe dans la mer emprisonnée. Quand tu penses qu'il aura fallu tout ce temps pour retrouver ces endroits dans leur état de grâce" (Res nullius, p. 221).

img_14
Un groupe d'excursionnistes sur le chemin de la calanque de Cortiou,
vers 1900, Archives de Marseille

____________________________________________

 

- Les immortelles, Pomme Jouffroy, éd. du Palmier, Montpellier, 2005.

    un blog sur les Immortelles

- Rue de Rome, Pomme Jouffroy, éd. des Femmes, 2006.

    un blog sur Rue de Rome

 

t_Immortelles1  t_Rue_de_Rome_couv

 

 

Diapositive5

 

____________________

 

La vie devant soi

Jean-Claude Hazera

 

On s'approche, on s'éloigne, on s'approche et... on ne comprend toujours pas comment les taches de peinture posées par le peintre sont devenues cette lumière, ce regard ou ce sourire.
Même impression avec l'écriture de Pomme Jouffroy. Elle pose ses personnages à sa manière. Pour Majnouna, par exemple, ça commence par : «Mon grand-père avait dix-huit ans quand elle a explosé en vol.»

Et ça marche. Quelques répliques et anecdotes plus loin, ils sont là et nous avons envie d'en savoir plus sur eux. Ce nouveau livre raconte deux histoires parallèles : les amours d'Arnaud et d'Hélène et la vie de Majnouna, supermamie quasi centenaire, et de son arrière-petit-fils. Ces deux histoires vont se rejoindre, elles n'étaient pas parallèles. L'important n'est pas dans l'intrigue, mais dans l'épaisseur des moments, des présents successifs, car le sujet de Res nullius, c'est la vie, tout simplement. «Votre prochaine étape est prévue ? Rien n'est prévu. Sauf le voyage.» Et au cours du voyage, Pomme Jouffroy nous arrête où elle a envie, évoquant des univers qu'elle connaît manifestement bien : la médecine - elle est chirurgienne -, les chevaux, le cirque, les échecs. Son imagination a besoin pour notre plus grand plaisir de s'appuyer sur du concret, les luthiers dans son précédent roman, Rue de Rome, le cirque et les chevaux dans celui-ci. Par moments, elle part très loin, chez les Navajos ou dans une histoire de fées à sa manière - une malencontreuse erreur de baguette impose à la princesse Huguette quarante-neuf expériences sexuelles avant de trouver un mari.

Le désir et le plaisir

Parfois, son texte se nourrit et nous nourrit de ce terre-à-terre si important pour autant qu'on sache y prêter attention : la cuisine, les repas, le bain des enfants, leurs tartines... La vie, quoi. «La vie est si bonne, tu ne vas pas bouder tout de même !» Le désir et le plaisir sont au centre de ce livre de femme dont le personnage central est une femme. De ce désir, elle parle en termes parfois crus, jamais vulgaires. On n'est même pas gêné de devenir voyeur avec Arnaud quand il tombe amoureux d'Hélène, femme mûre nettement plus âgée que lui, en la voyant vivre depuis les fenêtres d'une salle de classe.

Pourquoi ce titre latin, au fait ? Res nullius : objets sans maître que l'on peut s'approprier. C'est ainsi que Majnouna appelle ces petits morceaux de verre que la mer roule et use sur les plages et dont vous êtes libres de faire des «diamants» dans vos jeux. «Les res nullius, je pense aujourd'hui que ce sont probablement les choses les plus importantes dans la vie», dit-elle, peu de temps avant sa mort.

Jean-Claude Hazera
Les Échos

 

- retour à l'accueil

Posté par michelrenard à 00:01 - Commentaires [0] - Permalien [#]